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Le cri muet de Saut-d’Eau : Quand la tradition s’éteint sous la violence effrénée des gangs

Des Pèlerins à Saut-D'Eau venus chercher leur miracle

Le cri muet de Saut-d’Eau : Quand la tradition s’éteint sous la violence effrénée des gangs

Des Pèlerins à Saut-D'Eau venus chercher leur miracle

À seulement un jour du 16 juillet, date de la fête de Notre-Dame du Mont Carmel, une ferveur presque électrique parcourt Ville-Bonheur. Les pèlerins affluent déjà, leurs pas guidés par l’espoir d’une bénédiction qui, selon la croyance populaire, émane des yeux mêmes de la Vierge. Tous rêvent d’être arrosés par la chute d’eau mythique, « venue de nulle part », une promesse d’espoir dans un océan d’incertitude.

 

Si la pluie tombe, ce sera l’extase, les « larmes de la Vierge » porteuses de guérison, de richesse et de miracles. La rumeur, douce et persistante, murmure déjà le récit d’un miracle : la fille handicapée de la voisine aurait retrouvé l’usage de ses jambes après s’être baignée dans les eaux du Mont Carmel.

 

Certains pèlerins viennent de l’étranger chaque année pour brûler des cierges en l’honneur de la madone, après de longues séances de « charit » où ils distribuent nourriture, café, pain et argent aux mendiants qui s’en donnent à cœur joie. D’autres participent par peur, craignant que la Vierge ne leur retire tout ce qu’elle leur a donné et que tous les maux du monde s’abattent sur eux s’ils manquent à ce devoir.

 

Les mélomanes sont également présents ; ce soir, plus de six groupes musicaux sont attendus. Bien qu’Azor et Wawa soient décédés, leurs chansons résonnent encore, diffusées par des haut-parleurs placés côte à côte, chacun tentant de couvrir l’autre dans une cacophonie harmonieuse que seuls les Haïtiens peuvent comprendre et apprécier. Les raras seront aussi de la partie, leurs « cornets » à note unique mais differente claironnant à travers la ville dans une orchestration exquise.

 

Le silence assourdissant de la perte d’un Patrimoine spirituel

Pourtant, cette année, un voile sombre recouvre l’effervescence habituelle. Le groupe « Raram Nolimit » qui ne rate jamais d’égayer ce jour sacré, semble avoir atteint sa limite, il ne sera pas de la partie. La joie est empreinte d’une mélancolie profonde, un manque criant qui résonne plus fort que les tambours des raras, habituellement omniprésents des semaines durant, mais qui cette fois se tairont pour une durée indéterminée. C’est le silence assourdissant de la perte. La fête de Saut-d’Eau, cette tradition ancestrale, ce pilier de l’identité haïtienne, n’est plus qu’un fantôme. Depuis quatre longues années, elle a été arrachée à la nation, non pas par la volonté divine, mais par la brutalité implacable de vils terroristes.

Ils ont semé la peur, leurs balles assassines détruisant non seulement des vies, mais aussi l’âme même de la nation. Sous leurs griffes, les traditions s’effritent, et la culture agonise. Saut-d’Eau n’est pas qu’une simple célébration religieuse ; c’est un carrefour où se mêlent la foi des fervents catholiques qui récitent quotidiennement le son lancinant des « mille avés », la spiritualité vodou avec ses « bòkò » vêtus de leurs plus beaux habits parés de colliers bleus et blancs, et la liberté d’expression audacieuse des « gason makòmè » qui, par leurs diatribes et leurs insultes vociférées à la Vierge, pensent la forcer à exaucer leurs vœux, persuadés qu’elle n’écoute que les audacieux. C’est un syncrétisme unique, une richesse immatérielle qui définit l’essence même d’Haïti.

 

Mais aujourd’hui, cette richesse est en lambeaux. Les chemins des pèlerins sont devenus dangereux, les lieux de rassemblement, des cibles. La peur a remplacé la ferveur, et le silence a étouffé les chants. Ce que le pays perd en sacrifiant ses traditions est inestimable. Il ne s’agit pas seulement d’un folklore ou d’un simple rituel ; il s’agit de la perte d’un ciment social, d’un lien intergénérationnel, d’une force unificatrice qui permettait aux Haïtiens de se reconnaître et de se retrouver, même dans les moments les plus sombres. Ces traditions sont le socle de leur identité, la mémoire vivante de leur histoire, et la source de leur résilience.

 

Et si la Grande Vierge de Saut-d’Eau, celle qui est censée faire des miracles, opérait un avant-dernier miracle, non pas pour la richesse ou la guérison individuelle, mais pour la nation tout entière ? Et si elle décimait ces malfrats qui se sont érigés en faux libérateurs, alors qu’ils ne sont que les fossoyeurs d’Haïti ? Le cri silencieux de Saut-d’Eau, le deuil de ses traditions perdues, est un appel déchirant à la liberté, un souhait ardent de voir enfin notre chère patrie renaître de ses cendres, libérée des chaînes de la terreur.

 

DSB/Monopole

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