La Mission multinationale de soutien à la sécurité (MMAS), déployée en Haïti depuis juin 2024, traverse une crise existentielle. Le Kenya, censé diriger cette initiative, menace de s’en retirer, invoquant un manque de soutien tant logistique que financier. À peine 40 % des effectifs promis ont été mobilisés, et seulement 11 % des 600 millions de dollars requis pour sa première année de fonctionnement ont été débloqués. Un désaveu cuisant pour une mission présentée à l’origine comme la réponse urgente face à l’effondrement sécuritaire haïtien.
Le président kényan William Ruto a été clair : sans orientation stratégique ni appui international tangible, Nairobi ne pourra continuer à porter cette opération. Une déclaration adressée à l’ONU qui reflète l’essoufflement d’un engagement pourtant salué à son lancement.
À Washington, les critiques pleuvent également. Le sénateur républicain Marco Rubio a jugé que « le Kenya est dépassé par la situation en Haïti » et a appelé l’Organisation des États américains (OEA) à « prendre enfin ses responsabilités ». Une sortie appuyée, ce 26 juin, par l’ambassadeur américain auprès de l’OEA, H.E. Christopher Landau, qui a vertement dénoncé l’inaction de l’organisation non seulement en Haïti, mais également au Venezuela et dans l’Essequibo.
En dépit d’un déploiement symbolique et de quelques patrouilles urbaines, la MMAS n’a pas réussi à obtenir de résultats concrets sur le terrain. Aucune opération d’envergure contre les gangs, aucun axe routier stratégique sécurisé. Pendant ce temps, des groupes armés comme Viv Ansanm et Gran Grif consolident leur emprise sur la capitale et ses environs, rendant l’État haïtien pratiquement absent.
Dans ce contexte de paralysie, la République Dominicaine a surpris la scène diplomatique par une initiative unitaire sans précédent. Le président Luis Abinader, appuyé par trois anciens chefs d’État, Danilo Medina, Leonel Fernández et Hipólito Mejía, a signé une lettre adressée aux membres du Conseil de sécurité de l’ONU, appelant à repenser le modèle de la mission.
Objectif : convoquer une réunion d’urgence, fixée au lundi 30 juin, pour envisager la création d’une mission hybride sous mandat onusien. Une formule qui offrirait davantage de flexibilité opérationnelle et un financement mieux structuré, tout en permettant une coordination internationale renforcée sans pour autant tomber sous le carcan du Chapitre VII de la Charte des Nations unies. Le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, soutient cette approche, la considérant comme la meilleure voie possible entre une opération de paix traditionnelle et le vide sécuritaire actuel.
L’appel dominicain s’adresse directement aux membres permanents du Conseil de sécurité – Chine, Russie, États-Unis, France et Royaume-Uni – dans l’espoir d’éviter un veto, notamment de la part de Pékin ou de Moscou, traditionnellement réservés vis-à-vis d’interventions en Haïti. L’argument principal : l’instabilité haïtienne représente une menace régionale susceptible d’affecter toute la zone caraïbéenne et même au-delà.
Cette réunion à huis clos du 30 juin ne devrait pas déboucher sur une résolution immédiate, mais elle pourrait marquer un tournant décisif. En coulisse, plusieurs pays observateurs, dont le Brésil, le Canada et la Jamaïque, s’activent déjà pour soutenir une reconfiguration de la mission.
Mais une question demeure : jusqu’à quand Haïti devra-t-elle dépendre d’une solution étrangère pour restaurer sa souveraineté ? Si l’initiative dominicaine réveille les consciences internationales, elle met aussi en lumière l’absence de stratégie nationale viable. Le danger est réel : sans réponse rapide, la République risque une désintégration totale de son tissu institutionnel.
En attendant, les Haïtiens continuent de vivre sous la menace quotidienne des gangs, en quête d’une lueur d’espoir, d’une sécurité minimale, et d’un État enfin présent. Le rendez-vous du 30 juin au Conseil de sécurité s’annonce donc comme un moment charnière, non seulement pour la MMAS, mais pour l’avenir d’Haïti elle-même.
DSB/Monopole





















