Le rejet de la nationalité américaine, souvent perçu comme un acte de patriotisme ou un choix politique, se révèle pour de nombreux hommes d’affaires haïtiens être une décision dictée par des impératifs purement économiques. L’enquête menée par Monopole met en lumière une réalité moins romantique : face aux exigences fiscales de l’Internal Revenue Service (IRS) américain, certains se voient contraints de choisir entre d’importantes contributions financières et l’abandon de leur citoyenneté américaine.
L’IRS : Une spécificité américaine
Le système fiscal des États-Unis est unique en son genre, car il repose sur la citoyenneté et non sur la résidence. Cela signifie que tout citoyen américain ou détenteur d’une carte verte (résident étranger), quel que soit son lieu de résidence dans le monde, est soumis à l’impôt sur le revenu américain sur l’intégralité de ses revenus mondiaux. Que vous viviez en Haïti, en France ou en Chine, vos salaires, revenus locatifs, gains en capital, dividendes ou intérêts sont tous assujettis à l’impôt américain.
L’IRS ne plaisante pas avec cette obligation. Même si vous résidez à l’étranger et que vous pensez ne rien devoir aux États-Unis, vous êtes tenu de déposer une déclaration de revenus fédérale américaine (Formulaire 1040) si vos revenus bruts dépassent le seuil de dépôt minimum. Cette exigence perdure même si des exclusions ou crédits peuvent potentiellement annuler votre dette fiscale américaine. En fait, le dépôt de cette déclaration est un préalable indispensable pour pouvoir bénéficier de ces avantages.
Conscient du risque de double imposition, être imposé à la fois par les États-Unis et par le pays de résidence, l’IRS a mis en place des dispositifs spéciaux. Parmi eux, l’Exclusion des revenus gagnés à l’étranger (Foreign Earned Income Exclusion – FEIE) permet d’exclure une partie de vos revenus gagnés à l’étranger de l’impôt américain (environ 130 000 $ pour l’année fiscale 2025). Il existe également la déduction pour le logement à l’étranger (Foreign Housing Exclusion/Deduction) et le Crédit pour impôt étranger (Foreign Tax Credit – FTC), qui permet de déduire les impôts déjà payés à un gouvernement étranger sur les revenus également imposés par les États-Unis.
Cependant, ces mesures ne sont pas toujours suffisantes pour les hommes d’affaires ayant des revenus substantiels. De plus, l’obligation de déclarer les comptes financiers étrangers (via le FBAR pour les comptes dépassant 10 000 $ et la FATCA) ajoute une couche de complexité et de surveillance. Bien que l’IRS ne “surveille” pas activement tous les comptes bancaires en temps réel, l’institution dispose de pouvoirs étendus pour obtenir des informations en cas d’audit, de fraude suspectée ou de recouvrement d’impôts impayés, avec la capacité de remonter le temps et de vérifier toutes les transactions passées.
C’est précisément à ce carrefour que se sont retrouvés plusieurs hommes d’affaires haïtiens possédant la double nationalité. Confrontés à la perspective de payer environ 30 % de leurs revenus à l’administration américaine, beaucoup ont préféré renoncer à leur passeport américain pour un visa B1/B2. Ce choix, bien que souvent justifié publiquement par des raisons politiques ou un attachement au pays, est, dans la majorité des cas, une décision purement pragmatique et financière.
L’exemple de Monsieur Boulos est révélateur. Son application pour une carte de séjour n’est intervenue d’ailleurs que des années après, au moment de son exil politique, ce qui souligne que la décision initiale de renoncer à la nationalité américaine n’était pas intrinsèquement liée à son souhait de rester en Haïti pour des raisons politiques, mais probablement à des préoccupations d’ordre fiscal.
En résumé, l’approche fiscale des États-Unis, basée sur la citoyenneté mondiale, crée une situation délicate pour les citoyens américains résidant à l’étranger, et notamment pour les entrepreneurs haïtiens. Le “bicolore haïtien” est donc devenu, pour certains, un symbole de liberté… fiscale.
DSB/Monopole





















